Chronique scientifique n°1 : Gestion des risques et résilience urbaine/ Inondations meurtrières au Népal : quelles leçons pour le Cameroun à l’aune de la nouvelle loi sur la protection civile ?
Douala, le 30 août 2026
En quelques heures, le 26 août 2026, une crue soudaine venue des sommets himalayens a fait taire des dizaines de villages népalais. 1 400 personnes sont portées disparues et plus de 500 morts ont été confirmées par les autorités locales selon les rapports provisoires. Une semaine plus tôt, à 8 000 kilomètres de là, les flancs volcaniques du Mont Cameroun cédaient une nouvelle fois sur Limbé et Buéa. Deux montagnes, deux échelles, une même leçon : le risque hydrométéorologique ne prévient plus, il faut désormais l’anticiper par le droit, la planification et la gouvernance locale.
Introduction
Le 26 août 2026, le Népal a été frappé par l’une des catastrophes hydrologiques les plus meurtrières de son histoire récente. Une série de crues soudaines et de coulées de boue, déclenchées par la rupture d’un verrou glaciaire sur la rivière transfrontalière Trishuli, qui est l’un des principaux affluents du bassin de la rivière Gandaki, dans le centre du Népal, et prends sa source à une altitude environ 1 800 m, a ravagé les districts de Rasuwa et de Nuwakot, jusqu’au poste-frontière de Gyirong, entre le Népal et le Tibet chinois. Cet événement vient s’ajouter à une longue série de désastres hydrométéorologiques qui frappent l’Himalaya presque chaque saison des pluies depuis 2024.
Au même moment, à des milliers de kilomètres, la Région du Sud-Ouest du Cameroun vit une saison des pluies 2026 tout aussi éprouvante. Buéa, capitale régionale nichée sur les flancs du Mont Cameroun, et sa voisine côtière Limbé, ont enregistré depuis le mois de mars 2026 une succession de glissements de terrain, de coulées boueuses volcaniques et d’inondations urbaines ayant fait plusieurs morts et des centaines de sinistrés. Le contexte est certes différent (relief de glacier himalayen contre volcan tropicale actif), mais la mécanique du désastre, elle, se répète avec une troublante régularité : montagne jeune et instable, pluviométrie extrême exacerbée par le changement climatique, urbanisation informelle sur des pentes à risque, et systèmes d’alerte précoce encore balbutiants.
Cette chronique se propose, à la lumière de la catastrophe népalaise et des événements récents survenus à Buéa et dans sa Région, d’interroger la capacité du Cameroun à transformer son nouveau cadre juridique de protection civile, la loi n° 2024/015 du 23 décembre 2024, en un véritable outil de prévention et de résilience urbaine, plutôt qu’en un texte de plus dans l’arsenal réglementaire national.
Le Népal, le 26 août 2026 : anatomie d’une catastrophe hors norme
Dans la matinée du 26 août 2026, une avalanche de glace s’est effondrée dans la rivière Lhende Khola, un affluent de la Bhotekoshi, dans le district tibétain de Gyirong. L’obstruction temporaire du cours d’eau, suivie de sa rupture brutale, a libéré un volume d’eau et de débris considérable qui a dévalé la vallée de la Trishuli, ravageant en quelques minutes des dizaines de localités des districts népalais de Rasuwa et de Nuwakot, dans la province de Bagmati. Le bilan provisoire fait état d’au moins 500 morts confirmés, auxquels s’ajoutent plus de 1400 disparus, ainsi que la destruction d’infrastructures stratégiques, dont le poste-frontière commercial de Gyirong, point de passage majeur entre le Népal et la Chine. Cet événement n’est pas isolé, il s’inscrit dans une série de catastrophes similaires qui ont endeuillé le Népal ces dernières années. 224 morts lors des inondations de Kathmandu en septembre 2024, 47 morts et 37 victimes de glissements de terrain dans le district d’Illam en octobre 2025, sans compter les vidanges de lacs glaciaires récurrentes comme celle de Tilgau en mai 2025.
Trois enseignements scientifiques se dégagent de ce cycle de catastrophes himalayennes : premièrement, la cryosphère et l’hydrologie de montagne sont de plus en plus instables sous l’effet du réchauffement climatique, qui multiplie les phénomènes de rupture glaciaire et de crue soudaine ; deuxièmement, la concentration de l’habitat dans des vallées, seules zones planes disponibles pour l’urbanisation, expose des populations entières à un risque qu’elles ne peuvent ni fuir ni anticiper à temps ; troisièmement, malgré l’existence d’une Autorité nationale népalaise de gestion des risques de catastrophe, les systèmes d’alerte précoce peinent encore à couvrir des zones aussi reculées que Rasuwa, où l’information met parfois des heures à circuler.

Buéa et Limbé dans le Sud-Ouest camerounais : un scénario qui couve des défis structurels de gouvernance des risques
Le Cameroun n’est pas épargné par cette même grammaire du risque. Buéa, capitale régionale du Sud-Ouest, est bâtie à flanc du Mont Cameroun, point culminant de l’Afrique de l’Ouest et centrale (4 100 mètres d’altitude) et volcan actif. En mars 2026, deux personnes ont déjà perdu la vie dans des coulées de boue à Buéa. Le 2 avril 2026, une coulée volcanique composée d’eau, de cendres et de débris est redescendue des pentes du Mont Cameroun vers les communautés environnantes pour la troisième fois en six ans, recouvrant routes et habitations.
La situation s’est encore aggravée durant la première semaine d’août 2026. Le 5 août, la ville de Limbé, également adossée au Mont Cameroun, a été frappée par des pluies torrentielles ayant provoqué un glissement de terrain meurtrier dans le quartier résidentiel de Mbende où trois personnes, dont une femme enceinte, ont été ensevelies. Simultanément, la montée des eaux a submergé les quartiers de Down Beach, Mabeta et Bota, ainsi que les abords du marché central, coupant les grands axes de la ville. Le même jour, à Kumba, à environ 70 kilomètres au nord de Buéa, les sapeurs-pompiers ont mené huit heures d’opérations de sauvetage, portant secours à vingt-deux personnes piégées par la montée des eaux.
Ces événements ne sont pas accidentels, la Direction de la Météorologie Nationale (DMN) avait, dans ses bulletins de prévisions, alerté sur la probabilité de fortes précipitations à Limbé et Buéa, sans que des mesures préventives suffisantes n’aient pu être mises en œuvre à temps. Début août 2026, la DMN a d’ailleurs élargi son alerte à sept des dix régions du pays, plaçant Buéa, Limbé, Kumba et une vingtaine d’autres localités du Sud-Ouest en zone de risque élevé pour la période du 13 au 20 août.

Népal et Cameroun : une même grammaire du risque
Au-delà des différences d’échelle et de contexte géophysique, quatre facteurs structurels rapprochent scientifiquement les deux territoires :
– Des reliefs jeunes et intrinsèquement instables : chaîne himalayenne en surrection active pour le Népal, édifice volcanique du Mont Cameroun aux flancs constamment remaniés par les coulées de cendres et de scories pour Buéa et Limbé.
– Une intensification des pluies extrêmes et des phénomènes déclencheurs liés au changement climatique, qui sature des sols déjà fragilisés d’une part, par la fonte glaciaire et la déforestation dans l’Himalaya, et d’autre part, par la déforestation et l’urbanisation anarchique sur les pentes du Fako.
– Une urbanisation informelle en zone à risque : les vallées encaissées népalaises et les quartiers collinaires de Buéa et Limbé (Mbende, Motowo, Church Street, Mbonjo) concentrent un habitat dense, souvent construit sans étude géotechnique préalable ni respect des documents d’urbanisme.
– Des systèmes d’alerte précoce et de préparation communautaire encore incomplets, qui limitent le délai utile entre la détection du danger et la mise en sécurité des populations, malgré l’existence d’observatoires nationaux dans les deux pays (Autorité népalaise de gestion des catastrophes et Direction de la Protection Civile (DPC) au Cameroun).
Cette convergence invite à ne plus traiter ces catastrophes comme des faits divers climatiques isolés, mais comme les manifestations récurrentes d’un même régime de risque hydrométéorologique auquel les villes de montagne et de piémont, en Afrique comme en Asie, doivent désormais structurellement s’adapter.
La loi n° 2024/015 du 23 décembre 2024 régissant la protection civile : quelles avancées pour le Cameroun ?
Face à cette récurrence des catastrophes (glissements de terrain à Douala, Bafoussam ou Yaoundé, inondations de l’Extrême-Nord, drame de Buéa et de Limbé, etc.) et à l’obsolescence de la loi n° 86/016 du 6 décembre 1986, héritée de la catastrophe du lac Nyos, le Cameroun s’est doté d’un nouveau cadre juridique : la loi n° 2024/015 du 23 décembre 2024 régissant la protection civile au Cameroun, complétée par l’arrêté n° 010/PM du 13 février 2025 portant réorganisation de l’Observatoire National des Risques.
Ce nouveau texte poursuit quatre objectifs majeurs : (i) définir les mécanismes de coordination et de mise en œuvre de la protection civile entre l’État, les collectivités territoriales décentralisées et les acteurs humanitaires ; (ii) déterminer les moyens matériels, humains et technologiques mobilisables avant, pendant et après une catastrophe ; (iii) fixer les modalités de financement de la protection civile ; (iv) et instituer des sanctions pénales en cas de manquement aux obligations de prévention ou de gestion des catastrophes. Il s’inscrit dans la continuité du Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe (2015-2030) et vient renforcer l’action de la DPC du Ministère de l’Administration Territoriale (MINAT).
Théoriquement, cette réforme comble un vide juridique de près de quatre décennies. Mais l’expérience récente de Buéa et de Limbé, survenue alors même que le nouveau dispositif institutionnel se met en place, rappelle qu’un texte de loi, aussi ambitieux soit-il, ne prévient pas à lui seul une coulée de boue ou une inondation : son efficacité se mesurera à sa déclinaison opérationnelle dans les plans communaux, les documents d’urbanisme et les budgets locaux de prévention.
Quelles leçons opérationnelles pour le Cameroun ?
La catastrophe népalaise du 26 août 2026, mise en regard des drames de Buéa et de Limbé, permet de dégager cinq priorités concrètes pour donner corps à la loi de 2024 dans les villes camerounaises exposées, à commencer par celles du Sud-Ouest :
– Rendre contraignante la cartographie des zones à risque : Les Bulletins d’alertes de la DMN sur Buéa et Limbé, bien que scientifiquement fondées, restent des documents d’information sans portée juridique directe sur le permis de construire. La loi de 2024 devrait se traduire, dans ses décrets d’application, par l’intégration obligatoire des cartes de risque de l’Observatoire National des Risques dans les Plans d’occupation des sols des communes exposées.
– Encadrer strictement l’urbanisation des zones à risque : La récurrence des coulées de boues, inondations et glissements de terrain à Buéa (2020, 2023, mars et avril 2026) et à Limbé (août 2026) démontre que les zones déjà identifiées comme dangereuses continuent d’être occupées. Les sanctions pénales prévues par la loi de 2024 devront s’accompagner de solutions de recasement pour être appliquées sans aggraver la vulnérabilité sociale des populations concernées.
– Investir dans l’alerte précoce multirisque de dernier kilomètre : Le Népal, comme le Cameroun, dispose d’observatoires nationaux compétents ; le maillon faible reste la diffusion de l’alerte jusqu’au dernier kilomètre, vers les ménages installés dans les zones à risque. Sirènes communautaires, relais des chefferies traditionnelles et alertes SMS géolocalisées doivent être systématisés dans les communes à risque dans toutes les Régions.
– Décentraliser réellement la protection civile vers les communes : La loi n° 2019/024 portant Code général des collectivités territoriales décentralisées et la nouvelle loi sur la protection civile doivent converger pour doter les communes comme Buéa, Limbé et Kumba de Comités locaux de gestion des risques disposant de moyens propres, et non de simples relais administratifs.
– Institutionnaliser le retour d’expérience post-catastrophe : Chaque événement doit nourrir une base de données nationale des pertes et dommages, telle qu’évoquée dans la politique nationale camerounaise de gestion des catastrophes, afin de documenter scientifiquement les seuils de déclenchement des désastres et d’orienter les investissements de résilience vers les points les plus critiques du territoire.
Conclusion
Le Népal et le Cameroun n’ont ni le même relief, ni la même échelle de catastrophe, ni la même histoire institutionnelle. Mais les deux événements d’août 2026 racontent la même histoire : celle de montagnes qui se réchauffent et se déstabilisent plus vite que les sociétés qui vivent à leur pied ne parviennent à s’adapter. Pour le Cameroun, l’adoption de la loi n° 2024/015 du 23 décembre 2024 régissant la protection civile constitue une opportunité de rompre avec quatre décennies de gestion réactive des catastrophes. Mais entre le texte de loi et la sécurité effective des habitants de Buéa, de Limbé ou de Kumba, il reste à construire tout un maillage opérationnel (cartographie contraignante, alerte de dernier kilomètre, décentralisation réelle, police de l’urbanisme et culture du retour d’expérience) sans lequel la loi risque de rester en retard d’une catastrophe.
Par Dr Joseph Magloire OLINGA OLINGA
Ph.D en Géographie, Aménagement du territoire et Environnement, Expert en Réduction des Risques de Catastrophe et Adaptation au changement climatique







